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Toile de papier en  trois tons n°3
« Le ciel gris perd sa paleur ; » - 2022

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Camille Boileau

« Le ciel gris perd sa pâleur ; »

Scénographie : Yoan Mayer, Justine Hotelier, Félix Rigollot

Vidéo : Benjamin Sozzi

15 janvier 🡢 19 février 2022

vernissage samedi 15 janvier

Puissance d’un murmure 

 

                                                                    « Peindre le passage, c'est-à-dire le mouvement même par lequel l'être se dérobe à soi: peindre l'instant qui est le passage de l'instant à l'instant. Or, si tout devient mouvement, le moi lui-même est chaque fois un autre, il est une discontinuité de moi successifs ».

                                  Paul Klee cité par S. Le Poulichet (1994) L’œuvre du temps en psychanalyse, Paris.

 

Une table. Sur une petite toile de papier, une brosse épaisse et ronde dépose à la verticale du corps, la touche large d’une peinture à l’huile dont les pigments ont été broyés à la main. Les trois tons de la composition sont issus d’un nuancier défini avec minut­ie, pour en construire les rapports, les contrastes et les modulations. Cette peinture, si elle est acceptée par l’artiste, rejoindra une série en variations. Le geste est précis. A tout instant, il est la possibilité d’un échec.

Les oeuvres de Camille Boileau prennent corps dans la matrice d’un faisceau de contraintes ajustées avec soin et d’actions répétées. Le choix des outils et des supports, la longue préparation du médium, l’isolement de l’artiste et le silence de l’atelier ouvert sur un jardin, forment ensemble le cadre cohérent de la concentration qui précède l’instant créatif. Ce dispositif sensoriel et mental protège de l’inessentiel, de l’écart de route ou de l’anecdote picturale qui menacent d’effondrement l’équilibre précaire de la totalité. 

Ce n’est pas de la passion des procédures ou des séductions d’un protocole conceptuel dont il est question ici mais bien de l’édification de l’autel délicat d’un rite de sacrifice à la peinture elle-même. L’austérité apparente de la démarche ne vaut pas abandon ou minoration de l’œuvre mais sa complète dévotion. Finesse des pâtes travaillées à la manière classique, robustesse des assemblages par la qualité des pigments pris dans l’onctueux d’une résine de mélèze, patience des glacis dans la brillance d’un demi-frais comme disent les peintres. Pas de valorisation du geste pour le geste, mais la réunion de toutes les conditions de la longue durée et de l’allégresse optimale des couleurs.

Pour reprendre le mot de Stendhal, l’artiste marche sur un cheveu, quand, avec une extrême précaution de moyens, elle suit, pas à pas, le fil tendu d’une ligne de crête étroite pour se garder des chutes. Celles que provoque l’ivresse de l’œil, sous les séductions d’un lyrisme trop vif des formes et des couleurs. Ou celles que peut entrainer la radicalité froide d’un d’épurement corseté dans un cérémonial qui ne laisse aucune place à l’insurrection d’une passion. Entre ces voies comme des impasses, Camille Boileau suit le chemin difficile qui porte le choix de l’exaltation de la force et du frisson des peintures, dans le même temps de la présentation soignée comme une chambre de thé, du décor d’ensemble où elles se logent. Ce parti dicte d’assumer un engagement total dans les matières et les disciplines de l’art de peindre, en redoutant les facilités de l’éloquence et de la virtuosité comme les replis sur elle-même d’une création rendue indisponible et rabattue sur ses seuls appareils.

En se donnant ainsi toutes les chances d’une rencontre, l’émotion est dite dans une langue épurée. Elle murmure l’apparition et l’éloignement, la fragilité et la survivance, en bas bruit, des signes d’un monde apaisé. En dépit de tout.

Comme posée dans du vide, chaque composition est un rythme. Tendez l’oreille au timbre, à la hauteur et au petit battement des teintes, dans le souffle des diastoles et des systoles, au milieu des touches vivantes sous des miels tendres et des recouvrements qui laissent le blanc profond ouvrir des éclats de lumière. L’expérience de la douceur qui vient.

Christian Sozzi, Galerie B+/ Janvier 2022