Cols Frontières Passages, instructions terrestres

Si je me souviens bien et je devrais, le type était derrière la vitre du bistrot et regardait la chaîne de montagne face à lui, la barrière qui se dressait là monstrueuse et sans doute infranchissable, « Devrais-je encore et encore franchir ces montagnes ou bien me fixer là, ici, définitivement ? » se demandait-t-il. C’était en 2017. Aujourd’hui il marche. Aujourd’hui l’obsession trace la route.

Il y avait aussi cette phrase qui en disait long, qui en dit toujours long quand elle passe par là : « Et l’on avait vu en lui l’étranger au fait qu’il regardait dehors. ». Ça le définissait d’ailleurs parfaitement, et il insistait et il en redemandait. Lui, la curiosité même, la manie presque, l’intérêt constant pour ce qui se passe dehors, ce qui se déroule et particulièrement ce qui ne raconte rien si l’on veut, le paysage, ses changements météorologiques, avec cet intérêt soudé à la patience quand nous savons que peu à peu à l’infime détail près, de quoi est fait l’instant et de quoi sera fait celui d’après. La manie presque qui ce jour-là était survie. Il n’aspirait qu’à franchir, rejoindre, passer, aller, chercher un col une passe mais pour l’heure il était là.

Aujourd’hui il est encore dans les parages, il en est là, et nous allons tenter de savoir où. Il s’est multiplié au travers des notes de « choses vues », en quantité, des signes. S’est-il vraiment multiplié ? Il marche. La marche est devenue son état, la marche c’est son être, son second lui-même hallucinatoire, il hallucine le chemin qui se répète sans se répéter vraiment. Les repères se font nombreux trop nombreux, les reliefs sont trop reliefs. Le but si tant est qu’il y en ait eu un, un jour, se noie dans le déroulé de l’avance, il a parfois l’impression de faire du sur-place c’est à ce point.

Il marche, il note dans son carnet mnésique à gros traits rapides. Il y en a plusieurs centaines de ces notes que l’on pourrait appeler « instructions terrestres » en écho à d’autres d’un caractère plus maritime. Aucune de ces notes ne ressemble à la précédente, la montagne est ainsi : plus on avance plus sa forme se modifie, le rythme de la marche qu’il faut espérer dans de bonnes chaussures produit ce déroulement contradictoire, les repères sont fuyants même si tout semble aller de soi, qu’une montagne succède à une autre et qu’il y en a toujours une pour barrer la route à la précédente, en toute logique. Aujourd’hui il marche.

Il semblerait que ces reliefs, et nécessairement vides d’humains, font frémir, la montagne en général fait frémir, rude oppressante pointue lourde effrayante doublement menaçante inhumaine pour le coup. Peu y pousse peu y habitent peu y passent, ou si ce n’est par ces Frontières ces Cols ces Passages qu’il faut découvrir. Certains doivent mener à et parfois égarent. Reliefs et amoncellement de rocs pointus évidemment. Une frontière telle que celle-là est déserte, une frontière que rien n’indique vraiment, c’est là que ça s’agite en nous, en lui. Passer par ce passage apportera quelque chose de neuf à celui qui passe, de positif ou de terriblement négatif pour ne pas dire mortel, passer entre, le seuil chargé d’espoir de la redescente puis sans doute de la remontée à n’en plus finir. Il faut se projeter de l’autre côté, repérer les reliefs faciles, le bon relief, la bonne passe, le moindre danger et surtout, évacuer ces milliards de paysages vus sans les voir ou les regardant trop et sans comprendre.

Ce jour, tous ces jours, ces journées de marche et d’accumulation, béton tôle passages en ruine, grillages roches murs barbelés cavités forcées, restes de quelque chose qui en son temps aurait marqué aurait désigné. Signes morts signes endormis. Le béton qui indique à sa façon une ancienne présence de vie n’est pas plus proche de l’homme que la roche. Vent et silence. Le tout gorgé d’une humidité nuageuse, d’un brouillard perturbant les sensations, la vision qui n’est plus très sûre, l’avançant. La mémoire du côté délavé d’une page de carnet sous la pluie à la traversée des monts. On marche sans voix, on ne parle pas mais cette frontière est vraiment la Frontière d’un récit une fois évacués ces milliards de paysages vus sans les voir ou les regardant trop sans comprendre. Le rythme est lent. Le trait est rapide. Noir.

Hors de question aujourd’hui de développer lourdement la vision romantique ou médiatique d’un migrant quel qu’il soit, il faudrait alors se pencher « réellement » sur ses chaussures bonnes ou mauvaises, la plupart du temps chaussures uniques, maigres baskets, chaussures du dimanche enfilées à la hâte ou meilleures et adaptées pour la montagne offerte pas une association solidaire ? Se pencher sur la façon dont bat son cœur physique et pour quelle cause ? Ce type se fixant un but, ce touriste migrant, c’est nous uniquement nous. Pas plus, et c’est déjà pas mal. Nous ne sommes pas le type qui a faim et qui se gèle les pieds et les mains en tentant de franchir une frontière à peine visible, mais l’autre qui se commande un chocolat chaud arrivé au seul hôtel encore debout dans ce désastre. Donc nous ne nous mêlerons pas de la vie du premier. Nous avons ce choix en dessinant. Nous serions plus dans le dessin lui-même, ses cols ses passes, que dans une quelconque représentation, même si l’histoire, le monde, nos histoires, tracent aussi leur route et rencontrent de toute évidence celle d’autres. Cependant, la marche.

Ce que j’essaie de dire d’une façon ou d’une autre et de voir, aussi, en dessinant, se situe non loin des chaussures, les pas sont importants, peuvent-être lourds et les reliefs au premier abord pénibles et à répétition et d’ailleurs sciemment je me répète. Une répétition qui peut être joyeuse. Qui peut être angoissante et particulière pour celui qui vient des plaines, car pour moi la frontière passe toujours par les montagnes, en plaine je m’ennuie, en plaine je peux déprimer ce que je ne souhaite pas, en plaine je n’ai aucun repère. Je sais c’est excessif, il y a dans le monde sans doute plus de plaines que de monts plus de frontières plates que de passages élevés que de défilements agres- sifs de sommets, que de monceaux de roches et chaos, de froid mordant ou de chaleur excessive, le moindre cailloux accentuant encore l’irrégularité rude et pénible du terrain, mais c’est trop tard, on ne peut plus se préserver, je suis nous sommes en route déjà dans la peau d’un être qui voit et qui ressent « ces mille difficultés », la beauté aussi, seul ou parmi un groupe de « marcheurs obligés », car la vision de « ces gens » nous obsède toutefois, on ne peut s’en débarrasser. La beauté ? Pas impossible, on peut toujours rêver, qu’un esthète se soit glissé parmi ceux que nous caricaturons la plupart du temps incapables que nous sommes de voir autre chose que des « migrants », un esthète moins pressé, un regard qui évalue aussi en même temps qu’il repère, la passe le col comme tout un chacun en ces circonstances mais avec quelque chose de supplémentaire : Un regard.

La frontière donc et la beauté des vestiges si le temps le permet ? L’avancée, les pas, une sorte de maintenant aveuglé, décervelé pour pouvoir avancer sans fatigue. Ça s’apprend ça s’enseigne, avoir un père marcheur « un heureux père » comme dirait l’autre, aide un temps à faire soi un oubli à la mesure du déni nécessaire, des douleurs, de toute souffrance et de la fatigue et de la soif, mais en plaine sait-on faire cela ? Ne pas penser, savoir instinctivement que le cerveau se tient dans les chaussures. Les chaussures font office de cerveau. Ce n’est pas une carte que nous suivons, ce sont des reliefs que nous pénétrons. J’insiste encore : J’aimerai revenir sur le thème des « plans » verticaux des repères frontaux de l’hallucination dû à la fatigue au trop plein d’images et à l’altitude, du flou ou du grossissement atmosphérique, autant qu’à l’impatience voire à l’effroi, cette impres- sion que ça n’en finit pas, qu’une chaîne de montagne succède à une autre, toutes identiques, que l’une supplante la précédente qu’il faudra faudrait qu’il aurait fallu..., ...et cette vérification que les marques humaines sont ces semi-ruines après démantèlement des frontières.

Rien n’est simple dans le déroulant de la marche qui est celle aussi du dessin, il faudrait passer au-delà redescendre enfin aboutir, passer ce seuil ce sas empoisonné, immobile, menaçant, re- descendre dans la vallée qui devrait devra être « la bonne » avec en point de mire quelque chose de guilleret malgré la fatigue et la faim. Il faudrait voir ça de dessus tel la buse, ces reliefs, tous, entassés, cette « barrière naturelle » mais seulement voilà, ça n’avance pas, les reliefs et le dessin s’obstinent, nous continuons obstinés, de concert, obsédés par le relief qui se déroule et vient vers nous ou fuit tour à tour.

Avant tout ou après toute chose, il apparaît que l’important c’est ce frémissement au passage d’un lieu qui se nomme la frontière, véritable ou inventée, la frontière sombre sobre ou menaçante, ferme et volumineuse, lourde surtout, ses assemblages secs, ses murets, ses ponts ses balustrades, ses portes ou ses non-portes, ses parapets, ses piquets ses fers à béton forgés noués rouillés, ses pierres taillées ou ses blocs moulés, ses portiques ses tunnels, ses canaux ses écluses, ses bornes ses trous, ses reliefs antichars, ses vestiges ses oppressions ses étouffements, ses empilements d’époques, son absence, sa sur-présence, ses déserts et ses hauteurs, ses hantises et ses chutes, son vent sifflant et son aplatissement solaire, les traces d’hier pour aujourd’hui, son lieu intermédiaire son nom son au-delà, sa musique son empreinte, sa menace...

Il marche, le dessin s’obstine.

Idéalement, idéologiquement et pour son équilibre mental le marcheur doit à un moment ou à un autre passer de l’autre côté, « déboucher », celui qui dessine a ce luxe de patiner, de frémir, de s’attarder presque érotiquement, de recommencer, en un mot de se faire peur à moindre frais. Quoiqu’il en soit : on ne franchit pas un col avec une bouée orange, la sémantique ne remplace pas une bonne paire de chaussures, l’obsession trace la route en aveugle et hallucine une frontière de rêve, un col ou un passage absurde et difficultueux qui revient et qui revient, l’évacuation de ce qui n’a pu être vraiment regardé nécessite des milliers de paysages en attente, ceux que l’on partage sans les voir ou d’autres que l’on voit là où il n’y a plus rien à voir, la frontière idéale est en ruine, n’est que le fantôme d’elle même. Toutefois donc, Cols Frontières Passages et la beauté des vestiges si le temps le permet.

                                                                                                                                         Claude Yvroud. 2019